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Morale et moralités

La littérature du XVIIe siècle est particulièrement friande de morale. Les textes courts, souvent les contes de fées, sont ainsi de plus en plus courants, et leur côté moraliste est spécialement apprécié, surtout quand il est relevé d’une pointe d’ironie.
Les moralités explicites des Contes de Perrault semblent à première vue avoir pour fonction d’éclaircir le sens caché derrière le récit, qui selon Perrault, n’a justement pour unique fin que la morale, la « chose principale dans toute sorte de fables ». Cependant, on pourra remarquer dans un second temps que certaines moralités ne développent qu’un aspect minime du récit, par exemple lorsque la morale de Barbe Bleue ne revient pas sur les pulsions meurtrières de l’horrible mari sanguinaire. Les récits semblent donc n’être qu’un prétexte pour Perrault pour parvenir à faire entendre son jugement concernant certains aspects de sa société et des hommes qui y vivent, nous verrons d’ailleurs qu’il paraît parfois impossible d’être totalement conforme à la morale, et qu’il faut parfois user du vice pour atteindre la vertu.


A) La place des moralités dans les fables

1) Le but de l’auteur via ces moralités

Première remarque, le titre entier du recueil de contes de Perrault est en réalité « Histoires ou contes du temps passé avec des moralités », ces dernières semblent donc avoir leur petite importance dans les récits de Perrault, « la morale utile » que cache ses fables ne relève pas de la « pure bagatelle », comme on pourrait le penser face à la légèreté de ses contes, il s’agit au contraire d’une indication générale de la ligne de conduite à suivre.
Dans sa préface, l’auteur souligne son double projet à la fois ludique et éducatif. A première vue, les morales sont présentées comme étant destinées aux enfants, qui trop jeunes pour appréhender des « vérités solides » ont besoin d’un intermédiaire pour acquérir certaines valeurs, par exemple en récompensant la vertu et punissant le vice, l’enfant a envie de ressembler au héros, et craint des malheurs arrivant au méchant.
Ex : « Quand on fait le bien, on ne doit jamais craindre » p. 53.
Cela dit, certaines d’entre elles sont plutôt destinées aux adultes, de par leurs allusions grivoises, discrètes mais néanmoins présentes, par exemple dans Le Petit Chaperon Rouge. Nous y reviendrons plus loin. Pour mieux soutenir ses morales, Perrault utilise comme il le dit des « récits de choses qui peuvent être arrivées et qui n’ont rien qui ne blesse absolument la vraisemblance ».


2) Les morales mises en évidence

Toutes les moralités ne sont pas mises en relief de la même façon. On distingue d’abord les moralités détachées, précédées de la mention « Moralité » voire « Autre moralité » en lettres capitales, mises en évidence par un blanc typographique, dans les récits en prose, et se distinguent par un changement de ton et un passage aux tournures impersonnelles dans les récits en vers. On peut d’ailleurs relever le fait que même dans les contes en prose, les moralités sont rédigées en vers, sans qu’il y ait cependant de forme prédéfinie, on peut noter des alexandrins comme des octosyllabes, des quatrains comme des sizains, et des rimes embrassées comme des rimes croisées.

3) Les morales intégrées au sein du récit

Parfois, on décèle la présence de Perrault au détour d’une phrase, avec une remarque discrète. Perrault s’accorde quelques commentaires à propos de ses personnages.
Ex : La princesse de Peau d’Ane qui préfère une « robe de rien » offerte par l’homme qu’elle aime que toutes les robes magnifiques qu’elle possède. L’amour ne s’achète pas au prix de beaux habits ornés de pierreries, et le bonheur va au-delà du matériel.

4) Des morales uniques, multiples, ou obscures


Si on ne note qu’une morale explicite pour Le Petit Chaperon Rouge ou Peau d’âne, on en relève deux dans Cendrillon ou Barbe Bleue. Dans Griselidis, la morale n’est pas spécialement détachée du récit, même si Perrault l’exprime dans sa préface par opposition à la fable de la Matronne d’Ephèse. Griselidis semble donc inciter les femmes à être patientes avec leur mari, dont elles parviendront de toute façon à « venir à bout ».
On note aussi la longueur des moralités qui diffère, on a donc une morale courte pour Le Petit Chaperon Rouge, et une morale multiple pour Peau d’Ane (voir p 73).

B) Les moralités et leurs valeurs


1) Les morales préceptes

Perrault use souvent d’un ton péremptoire, c'est-à-dire affirmatif et catégorique, pour énoncer ses moralités. On peut relever les tournures impersonnelles et les phrases tournées à la manière de dictons, de façon à ce que chacun s’en serve dans la vie quotidienne.
Ex : Riquet à la houppe qui est « moins un conte que la vérité même ».
Plus particulièrement :
Les Souhaits Ridicules : Les trois souhaits mis à la disposition du bûcheron et sa femme sont mal utilisés, et ils se retrouvent à les user pour rien. Conclusion, l’homme ne sait pas ce qui est bon ou pas pour lui, mieux vaut laisser agir la Providence. Perrault profite de sa morale pour qualifier l’homme d’imprudent et inconstant (« aveugle, imprudent, inquiet, variable », voir p 35).
La Belle au Bois Dormant : « On ne perd rien pour attendre », et rien ne presse quand il s’agit de trouver un époux parfait, à nos yeux tout du moins. Cela dit si on évite d’attendre 100 ans, c’est mieux.
Le Petit Chaperon Rouge : La morale qui apparaît aux yeux – ou plutôt aux oreilles – de l’enfant est ici qu’il ne faut pas se fier aveuglément aux flatteurs. Nous étudierons cette morale et ses sens cachés plus loin.
Barbe Bleue : « La curiosité est un vilain défaut », comme dit le proverbe. Perrault ajoute que satisfaire cette curiosité, qui est présentée comme étant un défaut purement féminin, n’apporte qu’un plaisir éphémère, mais que les conséquences en sont autrement dramatiques, ici sanglantes par la mort des femmes qui se sont aventurées dans la fameuse pièce interdite. Je me demande d’ailleurs si la première de ces femmes a elle aussi été interdite d’accès à la pièce.
Autre moralité : Le conte est présentée comme ancien, en effet, Perrault affirme que les hommes de son temps sont plus dociles… « On a peine à juger qui des deux est le maître », remarque un peu ambiguë qui à la fois défend les femmes et dénonce leur domination sur l’homme, ici victime de la tyrannie féminine.
Les Fées : L’appât du gain et de la récompense allèchent les hommes, mais rien ne vaut la générosité, qui vaut mieux que les diamants.
Autre moralité : La bonté ne peut être feinte, ceux qui sont bons naturellement seront récompensés tôt ou tard, sans même l’avoir demandé. On relève encore cette éducation à la vertu (voir p 153)
Cendrillon : Encore une fois, la bonté est présentée comme transcendant la beauté. Nous en discuterons plus tard.
Autre moralité : Etre bien né et vertueux ne suffit pas toujours, on peut parfois avoir besoin d’un coup de pouce, ici avec la marraine. Peut-être le destin ? Cette moralité est un peu étrange, puisqu’on ne peut pas directement l’appliquer dans la vie, il s’agirait peut-être d’une réflexion sur les évènements qui adviennent en général.
Riquet à la houppe : Tout est dit dans la formule employée par Perrault : « Tout est beau dans ce que l’on aime / Tout ce qu’on aime a de l’esprit ». L’aveuglement de l’amour est ici pointé du doigt, on peut se référer aux « on dit » auquel Perrault fait référence avant d’énoncer sa morale, « on dit » qui affirment que la fin de ce conte est autre, et que la princesse a été aveuglée par l’amour qu’elle porte à Riquet, le trouvant moins laid une fois ses traits d’esprit découverts.
Autre morale : Une fois de plus, les qualités intérieures semblent mieux valoir que la plus flamboyante beauté ; comme pour Cendrillon, il faudra en discuter plus loin.
Le petit poucet : L’enfant que l’on blâme et que l’on rejette a tôt fait de faire ses preuves et d’emmener le bonheur au sein de sa famille.
Le petit poucet : Etre rusé et astucieux vaut aussi bien que d’être un joyeux héritier. Cette morale qui loue « l’industrie » vient concurrencer et nuancer celle revendiquée par La Fontaine dans sa fable du laboureur, qui loue plutôt le travail.

2) Les morales ironiques ou pleines de sous-entendus

La morale de la Belle au Bois Dormant est une des plus représentatives de l’humour discret des Contes de Perrault. « On ne trouve plus de femelle/Qui dormît si tranquillement » p 105, par exemple, fait allusion à l’empressement de la femme à se trouver un amant de bonne condition. Les femmes sont en effet une cible privilégiée par Perrault, que ce soit dans ses récits ou dans ses moralités.
Autre morale qui tend vers la satire : celle du Chat Botté. Dans la deuxième morale, il semble que l’apparence contribue grandement à la reconnaissance dans la société, et également à la séduction (voir p 143).
D’un autre côté, on relève des morales qui ne semblent pas adressées qu’aux enfants « naïfs ». La fable la plus représentative serait Le Petit Chaperon Rouge, qui met en garde les jeunes filles pas encore averties des malices de ce monde contre les « loups », comprendre les hommes, les plus « doucereux ». La distinction entre « le loup » et « les loups » montre que le vice n’est pas le lot de chaque homme, mais qu’il faut se méfier de ceux qui paraissent les plus honnêtes.


3) Les morales décalées

Il arrive parfois que les moralités énoncées par Perrault soient soit incomplètes par rapport à la morale qu’on aurait attendue, soit contradictoires par rapport à cette même morale. Par exemple dans Peau d’Ane, le lecteur est invité à ne pas accorder de crédit qu’à l’apparence, mais ce ne sont pas les traits d’esprit de Peau d’Ane qui sont loués tout au long du récit, mais bien sa plastique parfaite. On peut cependant noter que Perrault lui-même en rit dans la dernière de ses leçons (voir fin de la p 73). Dans ce conte, la morale inclue dans le récit et la morale explicitée à la fin s’opposent. Le duel entre beauté et esprit est également intéressant dans Riquet à la Houppe. En effet, on ne sait pas vraiment qui y gagne le plus, l’esprit qu’on accorde à la fille stupide lui apporte beaucoup de problèmes, elle devient difficile dans le choix de son amant, par exemple. De même, l’homme laid sera transformé en beau prince, son esprit n’est donc pas suffisant pour séduire la jeune fille. Riquet lui-même se dit défenseur de la beauté, aux dépens de l’esprit, étant doté de l’un et dépourvu de l’autre. La polémique à l’époque oppose les partisans de l’intelligence et de la vivacité d’esprit des femmes et les partisans de la beauté fade se suffisant à elle-même. Dans les deux cas, les railleries fusent, les femmes savantes sont source de problèmes, et les femmes belles n’apportent rien d’intéressant à leur mari.
Autre exemple des contradictions des morales de Perrault, l’ « industrie » est glorifiée dans la morale du Maître Chat, mais le « marquis de Carabas » n’a pas vraiment de quoi se vanter à propos de son improbable savoir-faire, puisqu’il doit tout à son chat. Un autre exemple flagrant est la morale de Cendrillon où les méchantes sœurs ne sont pas punies, mais au contraire pardonnées et mariées. Il y a là un conflit entre le désir d’éduquer l’enfant au pardon, et la crainte qu’on désire éveiller contre les conséquences de la malhonnêteté et de la méchanceté, incarnées ici par les sœurs.
On peut également relever le « Je n’ai pas la force ni le cœur / De lui prêcher cette morale » (p 105) qui suit l’énonciation de cette même morale de la Belle au Bois Dormant.

Pour terminer avec ce thème des moralités, on se demandera à quel prix on peut prétendre à acquérir certaines valeurs morales. Souvent est-ce en la défiant qu’on parvient à l’atteindre, paradoxalement. Par exemple, la réussite personnelle est parfois aidée par le mensonge et la manipulation (Chat Botté), ou les faux semblants (que ce soit pour Peau d’Ane ou Cendrillon). En fin de compte, les Contes de Perrault révèlent, peut-être sans le vouloir, qu’on ne peut s’épanouir sans user de malice, voire de perfidie, et que la morale cache souvent l’immoral, ce qui ne fait que révéler la nature complexe et pétrie de contradictions de l’homme.



Citations à retenir :

« Moralité louable et instructive »
« Morale utile »
« Morale très sensée qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénétration de ceux qui les lisent »
« Récit de choses qui peuvent être arrivées et qui n’ont rien qui blesse absolument la vraisemblance »